Troubles cognitifs du vieillissement

Troubles cognitifs du vieillissement: qu’est-ce que c’est ?

Le vieillissement du cerveau s’accompagne de modifications dans le fonctionnement intellectuel, dont les mieux connues sont celles qui affectent la mémoire.

Le vieillissement normal (sénescence), qui caractérise tout organisme vivant, se manifeste au cours de la vie par un ensemble de modifications qui affectent tant les fonctions physiologiques que les activités cognitives. Les changements cognitifs qui peuvent survenir lors du vieillissement normal intéressent la plupart des fonctions dites supérieures : langage, gnosies (connaissances), praxies (actions) et mémoire, mais de manière éminemment hétérogène.

La cognition se définit comme l’ensemble des mécanismes mentaux grâce auxquels un individu interagit avec son environnement, par un système de traitement symbolique. Celui-ci peut être décrit en termes de processus, qui manipulent des représentations et s’accomplissent dans le cadre d’un système à capacités limitées, capacités qui varient selon les individus, et chez un même individu selon les circonstances. L’âge est un des facteurs pouvant influencer ces capacités.

De manière plus triviale, le terme de cognition peut être rapproché de celui d’intelligence, mais, à la différence de ce dernier qui sous-entend une notion de compétence, et donc de comparaison d’individus différents, celui de cognition se contente de décrire des mécanismes. L’utilisation du terme de cognition a connu un élan considérable à la suite du développement de la psychologie cognitive, science nouvelle qui décrit les fonctionnements mentaux par référence à ceux d’un ordinateur. De la même manière qu’un ordinateur est formé de modules séparés, en interrelation permanente mais ayant des rôles différents, la psychologie cognitive tente de décrire le fonctionnement de l’intelligence humaine en termes de systèmes et de relations entre ces systèmes.

L’approche cognitive du vieillissement

L’étude des effets du vieillissement sur la cognition humaine a largement bénéficié de cette approche, en abordant de manière séparée les différents domaines postulés par les modèles cognitivistes, et en examinant comment l’âge intervient en tant que modificateur des performances dans ces divers domaines.

Les tests psychométriques, qui visent à quantifier l’efficience intellectuelle à travers des épreuves souvent très variées, montrent qu’après avoir atteint un maximum qui se situe autour de la trentaine, les performances cognitives globales décroissent progressivement jusqu’à la fin de la vie. Les changements cognitifs qui accompagnent le vieillissement normal peuvent, de fait, intéresser chacune des sphères cognitives que sont le langage, la mémoire, les praxies et les gnosies. Cependant, les changements neuropsychologiques liés au vieillissement n’altèrent pas de façon équivalente ces différentes fonctions.

Différents profils de vieillissements cognitifs

D’une part, certains aspects sont réputés plus sensibles au vieillissement, tels la mémoire ou certaines caractéristiques du langage. D’autre part, si on considère une population suffisamment large de sujets âgés, on réalise l’hétérogénéité interindividuelle des effets du vieillissement : les progrès de la psychométrie, c’est-à-dire des moyens de mesure des différents secteurs de l’intelligence, ont mené à distinguer différents profils de vieillissement cognitif, qui seront développés dans les chapitres suivants.

Une considération générale concernant ces mesures est que, le plus souvent, elles ont abouti à démontrer des déficits ou des diminutions chez le sujet âgé par rapport à l’adulte plus jeune. En revanche, les travaux réalisés ne se sont qu’exceptionnellement penchés sur les gains ou les avantages pouvant découler du vieillissement bien que, dans certains domaines, leur existence soit très probable, quoique non prouvée.

Un concept cliniquement opérationnel a été introduit dans les années 70 pour qualifier l’affaiblissement normal de la mémoire, principalement dans le but de le distinguer de la maladie d’Alzheimer, qui débute également par des troubles de la mémoire (mais dont l’avenir est évidemment bien plus dramatique). Ce concept d’oubli bénin ou d’altération de la mémoire liée à l’âge a plus récemment laissé la place à celui de trouble cognitif mineur de l’âge (MCI, mild cognitive impairment), soulignant le fait que la mémoire n’est pas le seul secteur des fonctions cognitives à connaître un affaiblissement avec l’âge, mais que d’autres aspects (langage, fonctions visuo-spatiales, attention, etc.) s’altèrent également quelque peu avec l’âge.

L’étude des mécanismes du vieillissement du cerveau

Parallèlement à ces études portant sur les mécanismes mentaux, les neurosciences ont permis d’importantes avancées dans la compréhension des mécanismes du vieillissement du cerveau.

Le vieillissement cérébral a fait ainsi l’objet de travaux divers, cherchant à décrire les modifications de l’aspect morphologique du cerveau au cours de l’âge, tant au niveau macroscopique que microscopique. L’atrophie cérébrale est volontiers relevée chez les patients souffrant de démence. Mais c’est un aspect tellement banal du vieillissement que les neurologues ont appris à ne plus en tenir compte dans l’interprétation des images du cerveau fournies par le scanner ou la résonance magnétique. Paradoxalement, certains patients souffrant de maladie d’Alzheimer ont un cerveau moins atrophié que certains sujets indemnes de même âge. Du point de vue microscopique, la perte du nombre de cellules cérébrales est traditionnellement associée à la notion de vieillissement. Toutefois, il n’a jamais été démontré de lien entre la perte neuronale et les modifications cognitives du vieillissement.

Troubles cognitifs du vieillissement: la mémoire

La mémoire est parmi les fonctions cognitives celle qui fait l’objet des plaintes les plus fréquentes de la part de sujets âgés.

Les modalités de déclin mnésique (concernant la mémoire) avec l’âge ont été particulièrement étudiées au sein du concept de trouble mnésique bénin de l’âge (AAMI, age-associated memory impairment). Ce concept, visant à caractériser la perte « normale » ou physiologique de la mémoire avec l’âge, a abouti à la proposition de critères précis, dans le but principal d’aider le clinicien à différencier ces sujets de patients qui présenteraient une maladie d’Alzheimer à son début.

Ces critères sont les suivants :

  • être âgé de 50 ans ou plus ;
  • présence d’une plainte mnésique d’installation progressive, sans aggravation soudaine récente ;
  • des performances aux tests de mémoire situés au moins en dessous d’un écart type de celles qui sont obtenues par les sujets jeunes ;
  • une préservation des fonctions intellectuelles telles qu’évaluées par le QI de l’échelle de Wechsler (WAIS), et l’absence de démence aux échelles d’état mental (comme le « mini-mental state » ou MMS) ;
  • l’absence d’affection cérébrale sous-jacente, comme un trouble confusionnel avec ses différentes causes organiques ou médicamenteuses, des affections dégénératives connues, un antécédent de traumatisme crânien, de pathologie cérébrale vasculaire, infectieuse, tumorale, etc.
  • l’absence d’antécédent d’affection psychiatrique grave, y compris la dépression, et l’absence de score dépressif aux échelles telles que celle d’Hamilton.

Les sujets ainsi définis sont présumés souffrir de troubles de mémoire n’ayant pas les caractères de gravité ni l’évolutivité de la maladie d’Alzheimer. Un argument important pour le clinicien est la dissociation entre la plainte mnésique et la performance aux tests. Un sujet souffrant de maladie d’Alzheimer débutante a généralement un déficit aux tests qui dépasse largement ce qu’on attendrait eu égard à sa plainte. A l’inverse, lorsque la plainte est importante et que les tests ne montrent qu’une diminution modérée des performances, on peut en général rassurer le patient et sa famille sur la bénignité du problème ; dans ce dernier cas, il existe souvent un facteur psychogène surajouté, lié soit à un tempérament anxieux, soit à un véritable état dépressif.

Troubles cognitifs du vieillissement: le langage

Le langage, c’est-à-dire les processus permettant à l’individu de communiquer avec autrui, généralement par la parole, est l’objet de certaines altérations subtiles mais avérées au cours de l’âge.

Il est de constatation banale que le langage des sujets âgés diffère de celui d’adultes plus jeunes. Mais cela a-t-il été prouvé scientifiquement? Il convient de distinguer ici les mécanismes dévolus à la réception du message, ceux dévolus à la production du message, et enfin les aspects « communicationnels » plus généraux.

Réception du message

Parmi les facteurs les plus fréquemment mentionnés comme cause de difficulté de communication et d’isolement des personnes âgées, on trouve les modifications auditives, avec l’apparition de la presby-acousie. Elle augmente la tension, entraîne des frustrations au niveau de la communication, et occasionne une fatigue supplémentaire.

Des indices visuels et/ou paralinguistiques pourraient améliorer les répercussions de ces problèmes auditifs sur les capacités de communication du sujet âgé : Cohen et Faulkner (1986) rapportent les résultats d’une expérience dans laquelle ils ont manipulé la prosodie (aspects mélodiques de la parole), en forçant l’accentuation de certaines parties de messages enregistrés. Cette expérience montre que la compréhension et le rappel des informations entendues sont améliorés chez les personnes âgées lorsque l’amplification de l’accentuation porte sur les mots clés du message. Sans tomber dans la pratique du langage « bébé » utilisé par certains soignants dans les institutions, et qui infantilise les personnes âgées, le fait de s’adresser à elles en réduisant le débit et en accentuant la prosodie du message semble donc bien augmenter l’efficacité de la communication.

Production du message

La nature du langage produit par les personnes âgées constitue un autre aspect de la communication, qui commence à retenir l’attention des chercheurs. Le langage est en effet le code privilégié dans la transmission des messages entre individus. Il est de plus considéré comme un indicateur du fonctionnement cognitif. L’une des perturbations linguistiques les plus fréquemment mentionnées (et dont les personnes âgées elles-mêmes se plaignent d’ailleurs souvent) est une difficulté d’accès au lexique, appelée aussi « manque du mot » en aphasiologie.

Les deux principales épreuves permettant de déceler ces difficultés sont l’épreuve de dénomination d’image et l’épreuve d’évocation lexicale (donner le plus grand nombre de mots d’une catégorie donnée). Dans ces deux épreuves, il est généralement retrouvé une diminution des performances avec l’âge.

Un aspect particulier du manque du mot a été étudié dans des recherches récentes : celui, très fréquent, de la difficulté d’accès aux noms propres. Combien de personnes qui commencent à vieillir ne se plaignent-elles pas de ne plus retrouver aussi facilement certains mots, et tout particulièrement les noms de personnes, en général peu familières. Plus précisément, on considère que l’accès aux noms propres est de manière générale plus difficile que l’accès aux autres mots, car il n’y a pas de lien direct entre les aspects sémantiques et la forme sonore des mots, et parce que le nom commun peut être activé à partir de divers attributs sémantiques, ce qui n’est pas le cas pour les noms propres.

Par exemple, le mot « boulanger » va pouvoir être activé dans le système sémantique à partir de ses différents attributs : qui fabrique du pain, qui travaille la farine, qui se lève avant le jour, etc., alors que trouver le nom d’un individu qui se nommerait Boulanger, nécessite un lien plus fort entre ce qu’on sait de lui (il est brun, grand, marié, père de X enfants) et la forme sonore de son nom. Du reste, il n’est pas rare dans de tels cas que l’on rajoute un indice homonymique pour se faciliter la tâche : « son nom est aussi un nom de métier ! ».

Communication interactive

Boden et Bielby (1986) ont comparé les enregistrements de duos composés, d’une part, de personnes âgées de plus de 62 ans et, d’autre part, d’étudiants dans une situation de conversation non structurée sur un thème imposé. Les analyses démontrent un haut degré de similarité entre les deux groupes lorsque l’on compare les structures des conversations, la fluidité et la coordination des tours de paroles. Les différences qui apparaissent sont qualitatives et se situent au niveau de l’organisation du thème. En effet, les personnes âgées utilisent des références fréquentes à leur passé et à leurs expériences pour encadrer le thème de la conversation.

Dans une autre étude, des chercheurs ont formé des duos homogènes (même groupe d’âge) ou hétérogènes (groupe d’âge différent). L’objet de la communication était de parvenir à placer de la même façon 16 objets sur un damier de 16 cases. Les deux membres de la dyade avaient le même matériel.

L’analyse des conversations montre que les duos ne diffèrent ni dans le temps mis pour terminer la tâche, ni dans le succès à la tâche. Une observation intéressante qui ressort de cette étude est la présence plus importante de messages de méta-communication pour régler les échanges dans les duos hétérogènes, et cela de la part de chacun des partenaires, aussi bien vieux que jeune. Ce fait peut être attribué (au moins en partie) à la familiarité moins grande entre les partenaires de duos hétérogènes.

Les personnes âgées sont plus claires avec les jeunes

Un dernier travail intéressant, à citer ici, a consisté à placer 12 personnes âgées (âge moyen : 72 ans) dans une situation de communication, en leur demandant d’indiquer à l’aide d’un plan la route à suivre pour se rendre d’un endroit à un autre. L’interlocuteur qui recevait les explications était soit un autre adulte âgé, soit un étudiant. L’auteur de cette recherche observe que les communications des personnes âgées sont plus rapides et efficaces lorsque l’interlocuteur est un étudiant. L’auteur attribue ce fait à l’attitude « gérontologisante » des personnes âgées vis-à-vis de leurs pairs. Elles auraient tendance à considérer que les interlocuteurs du même âge possèdent des compétences moindres. En effet, une large portion du temps des échanges entre paires de sujets du même âge est consacrée à clarifier la communication plutôt qu’à indiquer la route. On peut cependant noter que, de manière générale, les personnes âgées font preuve d’un souci d’adaptation au partenaire pour une communication efficace.

Troubles cognitifs du vieillissement: les autres domaines des fonctions cognitives

Hormis la mémoire, le vieillissement cognitif touche en fait toutes les fonctions cognitives, mais de façon non homogène.

Les progrès de la neuropsychologie, et en particulier le raffinement des outils psychométriques, ont permis de mieux définir les caractéristiques cognitives du vieillissement.

La cognition, conçue comme organisée en modules distincts, peut maintenant être abordée de façon systématique, en relation avec les systèmes cérébraux connus pour assurer chacune de ces fonctions.

Vieillissement et aptitudes visuelles et spatiales

Le déclin des performances visuelles et spatiales est, à côté du trouble de la mémoire, un autre symptôme fréquemment associé au vieillissement normal. Divers travaux scientifiques ont ainsi montré une modification du traitement visuel chez le sujet âgé. Read (1988) a mis en évidence un déclin progressif avec l’âge des capacités d’identification perceptives, explorées à l’aide de tests classiques, comme le test des figures superposées de De Renzi ou le test de Benton.

Le test des figures superposées consiste à présenter six modèles de dessins en face d’une superposition de trois d’entre eux. Le sujet doit arriver à distinguer lesquels des six figures sont reprises dans la superposition, ce qui nécessite l’intégrité des processus perceptifs pour démêler les figures enchevêtrées. Le test de Benton est une épreuve de mémoire visuelle immédiate, où le sujet voit d’abord une figure géométrique, puis doit choisir sur la planche suivante parmi plusieurs autres lequel était celui initialement présenté, la similarité entre les items à choisir étant bien sûr un des facteurs de complexité croissante au cours de l’épreuve.

En fait, une baisse des performances avec l’âge se manifeste dans la plupart des autres épreuves « visuo-spatiales », les dessins incomplets d’objets familiers, les épreuves de rotation spatiale, et les tâches de reproduction visuelle sur copie de dessins géométriques ou concrets. Cependant, même si de nombreuses études mentionnent l’atteinte des habiletés visuo-perceptives, visuo-spatiales et visuo-constructives lors du vieillissement normal, le déclin des performances ne se manifeste que très tard, chez des sujets de plus de 70 ou même 80 ans. L’âge où se manifestent les déficits visuo-spatiaux est donc bien différent de celui beaucoup plus précoce où apparaissent les difficultés mnésiques.

Il est habituel, en neuropsychologie, de distinguer l’attention dirigée, fonction cognitive permettant de focaliser son attention vers un secteur particulier de l’environnement, essentiellement visuel, et l’attention-éveil, qui assure un niveau de vigilance et d’activation à l’ensemble des autres systèmes cognitif. Le premier est sous-tendu par certaines régions du cerveau, en particulier les régions postérieures de l’hémisphère droit, le second par des régions plus profondes, sous-corticales, du cerveau.

Lors du vieillissement, les deux systèmes semblent moins efficaces, de manière cependant très variable d’un individu à l’autre. Le ralentissement du traitement de l’information, constatation quasi-constante dans toutes les études réalisées chez le sujet âgé, est un phénomène aussi banal qu’obscur dans ses mécanismes.

Les capacités d’attention sélective sont volontiers explorées à l’aide du test de Stroop, qui consiste à présenter au sujet une première planche comportant une série de rectangles de couleur, la tâche étant de dénommer le plus vite possible les couleurs, rectangle par rectangle et ligne par ligne ; on présente ensuite une deuxième planche comportant des mots (en fait des noms de couleurs), imprimés en noir sur blanc, que le sujet doit lire, également le plus vite possible, et enfin une dernière planche, la plus informative pour le clinicien, où les mêmes noms de couleurs sont imprimés dans une encre de couleur différente de celle désignée par le mot.

On demande alors au sujet, non pas de lire les mots, mais de dénommer la couleur (par exemple, si le mot « vert » est écrit en jaune, il faut répondre « jaune »). Dans cette dernière condition, la tendance spontanée à lire le mot doit être inhibée par un processus actif et conscient qui s’avère significativement moins efficace chez le sujet âgé, ce dernier se laissant plus facilement perturber par le nom de la couleur. Ce processus d’inhibition est en fait une des fonctions que l’on dénomme actuellement « exécutives », et dont la perturbation est présumée révéler un dysfonctionnement des circuits fronto-sous-corticaux.

Vieillissement et raisonnement

Un autre aspect des fonctions dites exécutives est exploré par un autre test très couramment utilisé en clinique, et également réputé sensible aux dysfonctions frontales : le test de Wisconsin. Il s’agit d’apparier des cartes comportant des dessins géométriques, en fonction de critères qui ne sont spécifiés au sujet, et que celui-ci doit inférer des réponses données par l’examinateur à chaque essai. En outre, au bout de dix bonnes réponses consécutives, témoignant de la découverte du critère adéquat, ce dernier est changé à l’insu du sujet qui doit donc démontrer ici une flexibilité suffisante pour abandonner le critère précédent et passer au nouveau. Les études utilisant ce test ont montré que l’âge affecte de manière assez homogène les performances, tant au niveau des capacités d’inhibition que du temps nécessaire à chaque réponse.

Enfin, les facultés de raisonnement ont également été explorées chez des joueurs d’échecs et de bridge de haut niveau. Les conclusions de ces travaux sont que, dans tous les cas, les sujets âgés mettent plus de temps avant de choisir une stratégie adéquate, mais que ce déficit relatif est compensé en efficacité par l’expérience et l’expertise, permettant aux sujets âgés d’utiliser des stratégies de compensation efficaces, et assurant in fine un rendement identique à celui des sujets jeunes.

Troubles cognitifs du vieillissement: aspects macroscopiques

Que les performances intellectuelles s’affaiblissent avec l’âge est un fait admis par le « sens commun ». Les tests psychométriques utilisés en pratique neuropsychologique sont du reste pour la plupart étalonnés en fonction de l’âge, plaçant la normalité pour chaque tranche d’âge à un niveau inférieur à celui de la tranche d’âge précédente. Quel est donc le support morphologique de ces altérations a priori physiologiques ?

D’un point de vue macroscopique, le changement le plus frappant est la réduction progressive du poids du cerveau, qui se traduit par une perte de 10 à 20 % de la masse tissulaire entre 20 et 90 ans. Ainsi, le poids moyen du cerveau passerait de 1400 grammes entre 20 et 30 ans à 1140 grammes au-delà de 80 ans. En fait, la diminution du volume cérébral serait un processus progressif, commençant vers 30 ans.

Une atrophie cérébrale variable ?

Diverses études ont cependant montré que, au-delà de 80 ans, cette tendance s’estomperait, voire s’inverserait (Müller, 1969), comme si les sujets encore vivants à un âge très avancé étaient justement ceux qui échappaient à ce phénomène d’atrophie progressive. Diverses études plus récentes, utilisant le scanner à rayons X, ont tenté d’apprécier, à l’aide d’un index mesuré par ordinateur, l’atrophie cérébrale, visible sous la forme d’un élargissement des espaces liquidiens intracrâniens. Les courbes obtenues montrent une augmentation progressive de l’atrophie ainsi mesurée de 40 à 80 ans, avec toutefois une augmentation progressive parallèle des écarts types, ce qui pourrait être interprété comme témoignant de la variabilité entre individus des facteurs responsables d’atrophie cérébrale.

Toutefois, il n’a jamais pu être démontré, sur une population non pathologique, de corrélation entre le degré d’atrophie cérébrale et la dégradation « physiologique » des fonctions intellectuelles.

Les apports de l’IRM

Récemment, l’introduction de l’imagerie par résonance magnétique a apporté un outil performant pour observer et mesurer l’atrophie cérébrale. Les différentes mesures qui peuvent ainsi être prises, ont permis des corrélations plus précises avec les capacités cognitives. C’est ainsi que des chercheurs ont réalisé de telles coupes sur les IRM pratiquées chez des volontaires âgés indemnes de toute pathologie ; ils y ont effectué trois types de mesures : une mesure de la formation hippocampique, une mesure d’une autre région temporale non classiquement impliquée dans la mémoire, et une mesure de l’atrophie globale telle qu’appréciée par l’espace liquidien péricérébral (plus il y a de liquide entre le crâne et le cerveau, plus il y a d’atrophie, ou rétrécissement global, du cortex).

Ces mêmes sujets ont également passé des tests de mémoire comportant une évaluation du rappel immédiat (mémoire à court terme) et du rappel différé (mémoire à long terme). Comme cela a été précisé plus haut, la mémoire immédiate est intacte chez la personne âgée, alors que la mémoire à long terme est affectée. Après avoir éliminé statistiquement les effets du sexe, de l’âge, du QI et d’une certaine atrophie globale, il s’avéra que seule la mesure hippocampique se trouva corrélée aux performances mnésiques à long terme.

Troubles cognitifs du vieillissement: aspects microscopiques

Lorsqu’on observe au microscope la structure du cortex cérébral vieillissant, on note plusieurs différences frappantes par rapport à des cerveaux d’individus plus jeunes.

A côté de la modification de la forme d’ensemble, macroscopique du cerveau, qui nous apprend relativement peu sur les mécanismes du vieillissement cérébral, il existe des modifications microscopiques du cerveau avec l’âge, qui sont quant à elles diverses et, bien que de signification encore incertaine, riches d’enseignements.

La modification la plus communément admise est la perte progressive des neurones, en particulier corticaux, perte qui commencerait dès les premiers jours de la vie. Les problèmes méthodologiques inhérents aux techniques de comptage cellulaire font cependant que les données obtenues à ce jour pour le cortex cérébral humain sont encore sujettes à caution. Enfin, ici encore, il n’y aurait pas corrélation entre le degré de perte neuronale et le déficit intellectuel.

La mort cellulaire programmée

On a insisté ces dernières années sur une forme particulière de perte cellulaire, l’apoptose ou mort cellulaire programmée, sous-entendant que le programme génétique des neurones contient déjà la chronologie de leur autodestruction. Des substances dites neurotrophiques sont capables de freiner ce phénomène, et ont donc été proposées comme thérapeutique des maladies où la perte cellulaire paraît accélérée, comme la maladie d’Alzheimer, par exemple.

A côté de cette perte de neurones, il existe une perte des connexions entre les neurones (synapses), qui, elle aussi, débute dès les premières étapes de la maturation du cerveau. Par exemple, il a été montré que le nombre de connexions à l’intérieur du cortex visuel croît de façon considérable au cours des premiers mois de la vie, pour atteindre un maximum vers l’âge de 10 mois, et diminuer ensuite progressivement tout au long du reste de l’existence.

Un processus continu

Ainsi, il apparaît que, tant pour le nombre de neurones que pour leur connectivité, la diminution progressive observée au cours du vieillissement pourrait fort bien être interprétée comme un processus continu, prenant son origine au cours des étapes précoces de la maturation du cerveau. Une telle constatation est évidemment un argument pour penser que les phénomènes liés au vieillissement sont génétiquement programmés, et commencent bien avant d’être perceptibles.

Une autre caractéristique du cerveau vieillissant est l’accumulation de lipofuscine. La lipofuscine est un pigment ayant les caractères histochimiques des lipides (mais peu soluble dans les solvants des graisses), qui peut s’accumuler dans diverses cellules de l’organisme, notamment dans les neurones. Son accumulation dans le neurone, en dehors de certains états pathologiques particuliers, est un fait particulièrement banal ; il est certes d’autant plus important que l’âge avance, mais est également fréquemment rencontré dans d’autres circonstances, en particulier lors d’états de dénutrition et de carence alimentaire. A cet égard, on a pu montrer chez l’animal qu’une carence en vitamine E accélère l’accumulation de lipofuscine, constatation qui a servi de base à une théorie « lipofuscinique » du vieillissement, et à des essais thérapeutiques orientés dans cette direction.

Troubles cognitifs du vieillissement: aspects microscopiques spécifiques à l’homme

Il convient de noter que les deux types d’altérations neuronales sus-citées ne sont pas spécifiques au vieillissement humain. En revanche, le cerveau humain vieillissant est le seul à présenter à la fois trois autres anomalies que l’on regroupe sous le terme d' »altérations séniles » : les plaques séniles, la dégénérescence neuro-fibrillaire et la dégénérescence granulo-vacuolaire.

L’une des caractéristiques du cerveau âgé les plus anciennement connues est la présence de plaques séniles. Il s’agit de formations arrondies, constituées d’un centre homogène, fait de substance amyloïde et d’une couronne filamenteuse de taille variable, formée de terminaisons nerveuses altérées. La substance amyloïde centrale est également présente en dehors des plaques séniles, en particulier sur les vaisseaux où elle réalise l’angiopathie amyloïde, modification de la paroi artérielle également caractéristique du cerveau âgé.

La dégénérescence neuro-fibrillaire (DNF) est une altération des neurones caractérisée par la présence de neurofilaments anormaux (filaments hélicoïdaux appariés ou PHF).

Enfin, la dégénérescence granulo-vacuolaire, moins bien décrite que les précédentes, apparaît sous la forme de cavités arrondies dans le corps cellulaire, contenant un granule dense. Ces trois types de modifications sont généralement associés chez un même individu, et semblent en rapport étroit avec la perte des fonctions cognitives. Il a été démontré une corrélation très significative entre la densité des plaques séniles et un coefficient de détérioration déterminé du vivant du sujet.

En outre, il a été montré que le pourcentage de cerveaux normaux comportant un nombre modéré de DNF croît avec l’âge, mais diminue ensuite à partir de 90 ans. Enfin, comme cela est décrit dans la question consacrée à la maladie d’Alzheimer, ces trois types de lésions se retrouvent toutes trois, mais en nombre plus important et de manière plus diffuse que chez le sujet âgé normal, chez le sujet porteur d’une maladie d’Alzheimer. On admet en particulier que les DNF sont présentes en nombre limité et seulement au niveau de la corne d’Ammon chez le sujet âgé normal, alors qu’elles sont plus diffuses au néocortex et présentes en plus grande densité dans la maladie d’Alzheimer.